Je me lève tous les matins avec la sensation d’un mec qui va à son propre enterrement. Pas de musique. Pas de fleurs. Juste le bruit d’un badge qui bippe à l’entrée d’un bâtiment trop blanc pour être honnête.
J’ai un boulot. Un vrai. Avec contrat, bureau, collègues. Un boulot avec un intitulé un peu flou, histoire de faire croire que ça compte. Mais la vérité ? C’est que je sers à rien. Absolument rien.
Avant, j´étais dans un vrai truc. Ingé système. Des serveurs partout, le feu sacré, la tête dans les logs, les mains dans les entrailles des machines. Le genre de taf où tu dors pas beaucoup, mais tu sais pourquoi tu te lèves. Maintenant, je suis un mec dans une pièce. Avec un crayon.
Mais revenons au début.
Quand j’ai postulé ici, on m’a vendu du rêve. Le taf idéal : petit parc, peu de pression, plus de soleil. Un poste où tu touches à tout, où t’es autonome, où tu peux te poser un peu. Je me suis dit : putain, pour une fois que ça sent pas l’arnaque. Spoiler : c’en était une.
À peine arrivé, restructuration. Le mot magique pour dire “on a foutu le bordel, et maintenant on va faire semblant de réparer”. Plus de serveurs. Plus de projet. Et moi ? Je me suis retrouvé parachuté dans le support. Le truc que tu files aux stagiaires pour les faire fuir. Mais moi, je l’ai pris. Je me suis dit que j’avais besoin de respirer. Erreur de débutant.
Rapidement, mon seul collègue se blesse. Je me retrouve seul à gérer toute la boutique. Et devine quoi ? Ça roule. Trois mois sans incident, sans bruit, sans merde. Le calme plat, la gestion tranquille.
Et là, coup de théâtre. Ils embauchent.
Une, puis deux personnes. Des recrues sorties de nulle part, qu’on balance dans l’équation sans réfléchir. Résultat ? On est trop. Beaucoup trop. Une escouade de techniciens pour s’occuper d’un désert numérique. Imagine quatre gars armés jusqu’aux dents pour sécuriser une salle vide. Voilà. C’est nous. Prêts pour rien.
Et là, entre en scène le chef. Un mec avec des dents blanches et des certitudes sales. Il vient d’ailleurs, parachuté d’un autre monde, celui des présentations PowerPoint et des acronymes foireux. Il connaît rien à notre domaine. Pas grave, il fait semblant. Pire, il y croit. Et plus il parle, plus t’as envie de t’enfoncer une agrafeuse dans l’oreille.
Au bout de deux mois, il pense avoir tout compris. Au bout de quatre, il commence à décider comme s’il avait vingt ans de boîte. Et à six mois, il nous sort son coup de génie : scinder le service. Deux entités fictives. Deux noms à la con. Pour mieux répartir le vide.
Et moi, je tire le gros lot : le stock. Une salle sans âme, trois armoires métalliques, et une odeur de renfermé. Mon job ? Gérer le matériel.
Mais attends, y’a mieux. Pas d’appli, pas de base de données, pas d’outil. Non. Deux feuilles Excel imprimées et scotchées au mur. Avec un petit crayon pendu au bout d’un fil, genre poste frontière soviétique. Le chef a eu cette idée. Il l’a défendue comme si c’était la nouvelle norme ISO.
Et moi ? Je fais semblant de noter. Je fais semblant de savoir. Parce qu’en vrai, je commande rien. Je reçois rien. Je suis même pas au courant de ce qui rentre ou sort. Je suis juste un gardien fantôme. Un type inutile dans un poste bidon. Et ça lui va. Parce que lui, il se prend pour un stratège.
Il passe ses journées à monter des dossiers qui n’iront jamais nulle part, à rédiger des process que personne ne lit, à cirer des bottes comme si ça allait lui filer du pouvoir. Il regarde tout de haut. Pas parce qu’il a la vision. Parce qu’il a pris l’habitude de se croire supérieur.
Pendant ce temps, moi, je regarde le mur. Je regarde ce crayon pendouiller comme une corde sans pendu. Et je me dis que je suis pas là par erreur. Je suis là parce que j’ai lâché prise.
Pas besoin de faire semblant. Pas besoin d’exister. Faut juste attendre. Que ça pète. Ou que ça s’écroule.
Et entre les deux, je taille les crayons
Life is Life….